Une amitié improbable

Un jour, dans la savane, se promenait un petit serpent qui profitait de ce jour d’été pour emmagasiner le plus de chaleur possible. Il avançait donc lentement, frottant son ventre contre le sol avec plaisir. Il appréciait tellement cette journée qu’il fredonnait en se frayant un chemin au milieu des herbes sèches « Tss, tss, tss… tss, tss, tss … » La berceuse que sa mère lui susurrait pour l’endormir était sa chanson préférée. Il se dirigeait vers un rocher plat qui se situait un peu plus loin lorsque soudain il ressentit de très grosses vibrations sur le sol.
Ah flûte, encore ces lourdauds d’éléphants pensa-t-il. Il se précipita à l’abri, il savait d’expérience que les éléphants ne regardent pas où ils posent leurs grosses pattes. En sécurité, il les observa défiler les uns derrière les autres et se préparait à reprendre sa route quand il vit un jeune éléphanteau se précipiter vers lui et lui donner un coup de trompe. Alors ça c’était trop fort, de quel droit ce petit imbécile venait lui gâcher sa journée ? Après tout, il était un serpent, les serpents sont très dangereux, tout le monde sait ça. Il se redressa à demi et montra ses crochets venimeux en sifflant, prêt à mordre s’il le fallait. Le jeune éléphant recula d’un pas et le regarda avec étonnement
« Mais tu es vivant ? Je croyais que tu étais une trompe abandonnée par un vieil éléphant. »
« Une trompe ? Une trompe ? Moi ?  Mais tu es complètement idiot. D’abord les éléphants n’abandonnent pas leurs trompes, ils peuvent perdre leurs défenses parfois, mais par leur trompe. Et puis je suis un serpent, tes parents ne t’ont pas mis en garde contre moi et mes semblables ? »
« Euh, si, je crois… »
« Tu crois ? Tu n’écoutes donc pas ce que l’on te dit ? Il parait que vous avez une grosse mémoire pourtant, aussi grosse que vous êtes lourds. » dit le serpent en ricanant.
« Dis donc, fait attention. Je pourrais t’écraser d’un seul coup de patte. »
« Essaye donc. Je te mordrai et mon venin te tuera en moins d’une heure. »
Ils se faisaient face tous les deux, immobiles, aussi en colère l’un que l’autre et restèrent ainsi jusqu’à ce que le serpent finisse par décider qu’il préférait reprendre sa journée comme s’il n’avait jamais rencontré cet insolent. Il fit demi tour et reparti en essayant de retrouver la joie qu’il avait ressentie avant l’arrivée des éléphants. Il pensait au beau rocher plat qui l’attendait. A cette heure-ci la roche devait être brûlante et il pourrait paresser quelques heures au soleil, en toute tranquillité. Une chose l’inquiétait cependant : il ne ressentait aucune vibration. Il aurait du sentir le sol vibrer au départ du jeune éléphant, mais rien. Est-ce que ce jeune idiot restait planté là ? Il avait beau être en colère, il se rendait compte que l’éléphanteau n’était qu’un bébé, incapable de se débrouiller seul. Maugréant, il refit demi tour encore une fois pour aller vérifier. Le petit éléphant était toujours là et pleurait doucement.
« Pourquoi pleures-tu ? » lui demanda-t-il
« Tu es revenu ? Mon troupeau est parti lui, j’ai perdu ma maman. » Et il se remit à pleurer.
« Bon, arrête de pleurer, tu vas finir par me noyer.  Je vais te ramener près d’eux, mais tu me devras une faveur. Tu aura vraiment gâché ma journée. »
Le serpent se doutait que les éléphants étaient partis au lac de boue. Il n’avait jamais compris pourquoi mais ces poids lourds adoraient s’asperger les uns les autres. Il l’accompagna donc sur la piste, jusqu’à ce qu’il ressente la vibration d’un éléphant qui venait vers eux.
« C’est sûrement ta mère qui te cherche. Je dois te laisser. N’oublie pas, tu me dois un service. »

En reprenant son chemin le serpent se disait qu’il avait fait une bonne action et se mit même à rire en pensant qu’on avait pu le confondre avec une trompe. Ce jeune éléphant ne manquait pas d’imagination.

Quelques semaines plus tard, le serpent dormait sous une pierre en digérant une souris qu’il avait attrapée la veille. Il fut réveillé en sursaut par un effleurement sur sa tête. En ouvrant les yeux il vit une trompe se balancer devant lui. « Bonjour, je t’ai cherché partout. » « Tu veux jouer avec moi ? »
Le serpent était abasourdi, le jeune éléphant lui devait une faveur mais ce n’était pas une raison pour devenir amis. D’ailleurs une amitié entre un serpent et un éléphant ça n’existait pas.
« Allez viens » insista le jeune pachyderme « J’ai trouvé un endroit où on peut faire des glissades. On va bien s’amuser. Enroule toi autour de ma trompe, je t’emmène. »
Décidément cet éléphant était plein de surprises. Pourquoi pas se dit le serpent, cela l’aiderait peut être à digérer, et puis il avait bien envie de se balancer sur une trompe. Et puis ils iraient plus vite ainsi que s’il le suivait. Il s’installa donc le long de la trompe et se laissa bercer par le pas lourd et le bavardage du jeune éléphant. Arrivés près du lac de boue, l’éléphant le déposa sur une branche qui formait comme un toboggan recouvert de terre glaise humide. Ensemble, ils se laissèrent glisser en riant et jouèrent ainsi jusqu’au soir.
Finalement la boue ce n’était pas une si mauvaise idée que cela, il devait bien avouer que ces lourdauds d’éléphants savaient s’amuser. Cependant, lorsqu’il voulut repartir, il était devenu lui-même tellement glissant qu’il ne pouvait plus avancer. Même lorsqu’il essaya de s’enrouler sur la trompe, il ne put tenir et retomba par terre. Le jeune éléphant lui dit alors de l’attendre, qu’il avait une idée et il lui tourna le dos. A son retour, il positionna sa trompe au dessus du serpent et souffla doucement. Une douce pluie parcourut alors le serpent, le nettoyant de toute cette boue.
« Merci. Finalement tu n’es peut-être pas si idiot que ça. » dit le serpent
« Merci. Finalement tu es bien plus amusant qu’une trompe abandonnée. » dit l’éléphant
Et ainsi naquit l’amitié la plus improbable de toute la savane.

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